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Quel avenir pour le générique tunisien ?

Les 3 M Médicaments

« Le médicament générique est, en théorie, une bonne copie du princeps et s’il a été inventé c’est pour une pure et unique raison économique. Son prix, inférieur à celui du princeps, est favorable pour l’accessibilité du médicament à tous les patients, notamment dans les pays sous développés sans oublier, bien entendu, l’importante économie perçue par les caisses sociales. Ceci est particulièrement vrai pour les thérapeutiques réputées comme chères et au coût insoutenable de certaines maladies telles que le SIDA et l’hépatite.

Chez nous, rapporte Dr Abdallah Jalel, président du Conseil National de l’Ordre des Pharmaciens, et grâce à une politique d’encouragement de l’état qui s’orientait vers l’autonomie médicamenteuse et qui se basait sur la sécurité en matière de santé, l’industrie locale a vu son essor dans les années 90. Cette industrie a permis d’assurer une couverture en médicaments pour les citoyens de près de 50% de la consommation tunisienne, ce qui était, à cette époque, considéré comme un exploit. S’en est suivi par la suite la mise en place du laboratoire national de contrôle des médicaments pour assurer la bonne qualité de nos médicaments ».

Mais…

« C’est cette confiance qui a du mal à s’instaurer entre les citoyens et les médicaments génériques. Personnellement, je pense que ce manque de confiance est bifactoriel : en premier lieu, il y a notre culture qui a encore tendance à sous-estimer la production locale au profit des produits importés. S’y ajoute l’effet placebo du médicament, c’est cet effet psychique qui aurait un impact, pour bon nombre de patients, bien plus important que l’action propre du médicament.

La matière première de nos génériques est souvent pointée du doigt, considérée comme étant de moindre qualité que celle du princeps, ceci reste à prouver. Tant qu’on parle matière première, il faut savoir que sa qualité varie d’un fournisseur à un autre et bien qu’elle soit assidument contrôlée, il faudra, peut être et pour plus de sécurité et de sûreté pour la santé de nos citoyens et de crédibilité à nos produits, établir une liste claire, précise et bien détaillée des fournisseurs de matière première. Mais l’histoire ne concerne pas seulement le médicament mais aussi son fabricant qui a un travail titanesque à faire pour aspirer à une place de leader aussi bien localement qu’au-delà des frontières ».

Le (s) reproche(s)

« A mon avis, nos industriels pharmaceutiques ne s’impliquent pas trop, voire pas du tout. Contrairement à ce qu’ils pensent, ce n’est pas l’information du prescripteur qui compte mais plutôt celle du citoyen car le consommateur est un maillon indispensable dans la chaîne du générique et il doit, à son tour, tout comme le prescripteur et le dispensateur du médicament, être convaincu de l’efficacité des génériques autant que les princeps et de la nécessité d’œuvrer pour leur développement aussi bien pour des raisons d’économie que de disponibilité de ces produits. En parlant de disponibilité, je dois avouer que le secteur souffre de ruptures de stocks de produits fabriqués localement, ce qui est tout de même anormal car le fabricant se doit d’assurer un stock de matière première de trois mois et un stock de produits finis de trois mois pour la consommation nationale.

J’attire également l’attention sur la nécessité de diversifier les médicaments. Pratiquement, tous les industriels locaux fabriquent tous presque les mêmes produits ce qui ne contribue pas énormément au développement des médicaments en Tunisie. Le mieux serait que les industriels se spécialisent et diversifient les classes thérapeutiques surtout qu’il y a une pléthore de molécules à développer et que le besoin et la demande sont en constante évolution. Par ailleurs, ne pas se contenter de ce que nous lèguent les multinationales est aussi une piste à creuser car il est impératif de travailler sur le développement, la formulation et la recherche sans lesquels, on ne peut avancer. Dans ce contexte, je trouve qu’il serait fort intéressant que les fabricants participent activement et s’investissent plus pour la création de noyaux de jeunes pharmaciens dans la recherche et pour le rayonnement de la formation pharmaceutique, ce qui, à la fin sera pour leur bénéfice, dans leur intérêt et à leur avantage, car il ne faut pas oublier que les pharmaciens et en tant que pharmaciens responsables ne sont pas nombreux dans l’industrie pharmaceutique vu le manque de valorisation, d’encouragement et de motivation dans ce secteur. Ainsi, la formation du pharmacien ne doit plus être la seule responsabilité de la Faculté de Pharmacie et un réel partenariat et une collaboration positive réciproque doivent s’instaurer avec les industriels locaux. Ceci implique, entre autres, la mise en place de mastères professionnels et pourquoi pas de recherche, dans le but ultime de donner une autre dimension à l’avenir de l’industrie pharmaceutique tunisienne car selon ce rythme et avec l’ouverture du marché et la concurrence rude des étrangers qui finiront par atterrir chez nous, je crains et je le dis franchement, beaucoup d’industriels finiront par disparaître du paysage et seuls les plus solides d’entre eux subsisteront.

En plus, côté décisionnel, il faut reconnaître que la majorité de nos industriels ne sont pas d’un tempérament très incisif et je dirai même qu’ils se contentent amplement du marché local ce qui dénote d’une ambition assez étroite alors que la situation économique impose de basculer sur de nouveaux horizons et d’autres pays, en l’occurrence, les pays africains qui, bien que leurs marchés soient difficiles en termes de législation, relations et administration mais il faut tout de même ne pas laisser passer cette aubaine et tenter de séduire ces économies florissantes ».

Le pharmacien et le générique

« En attendant de conquérir l’Afrique, commençons d’abord par conquérir le pharmacien tunisien. En effet, l’une des méthodes basiques dans le monde entier pour booster la vente du médicament générique est de le mettre en concurrence avec le princeps. Pour cela, il faut impliquer autant le prescripteur que le dispensateur et y mettre les moyens humains et financiers. En Tunisie, il y a eu le décret de la substitution lequel permet aux pharmaciens de substituer le médicament après avoir averti le patient mais ce décret est resté obsolète d’une part parce qu’il n’y a pas eu d’arrêtés d’application concernant la liste des produits substituables et d’autre part, parce qu’il n’y a eu manifestement aucun signe d’encouragement matériel du pharmacien d’officine pour substituer.

Ce n’est peut être pas dans mes prérogatives d’en parler mais, avouons-le, le côté matériel est tout aussi important. En remplaçant le princeps par le générique, l’industriel est gagnant, la CNAM l’est également puisque, dans tous les cas, elle s’est fixée un seuil de remboursement qu’elle ne dépasserait aucunement et c’est le pharmacien qui aura perdu de sa marge préférentielle. En résumé, pour encourager le générique, on demande au pharmacien des efforts non récompensés alors que tous les intervenants en sont bénéficiaires.

Nous avions également proposé, toujours dans le cadre de l’encouragement du générique, que la prescription soit faite en se basant sur la DCI (dénomination commune internationale) mais ceci n’a pas été approuvé par la communauté médicale ».

Que faire ?

« Si je rapporte autant de critiques, c’est probablement du à l’inexistence d’une politique claire des industriels locaux. Il se trouve que ces professionnels, chacun de son côté, ne fait que gérer un quotidien ordinaire et défendre des intérêts personnels, c’est certes égoïste mais c’est aussi humainement légitime en l’absence d’un organisme qui les rassemble et qui établit avec transparence l’état des lieux, leurs objectifs, leurs défis et surtout une politique visionnaire qui défendrait l’industrie nationale avec un grand « I » et qui placera l’intérêt du pays comme un des objectifs principaux en mettant de côté tout ce qui peut parasiter sa mission. Malheureusement et s’il n’y  a pas une feuille de route bien fondée, on ne peut jamais aspirer à une visibilité sur l’avenir de l’industrie pharmaceutique tunisienne et j’insiste pour dire que ce n’est pas l’état qui va le faire, ce sont les professionnels eux-mêmes qui doivent être avant-gardistes et innovateurs car c’est le pays qui est engagé là-dedans et c’est la santé du citoyen qui est en jeu .

D’autre part et pour que tout le monde soit avantagé par la dispensation des médicaments génériques et par la substitution des princeps, ceci passera inévitablement par l’intervention des principaux bénéficiaires de cette opération, en l’occurrence les fabricants qui doivent faire preuve de plus d’ouverture vers les pharmaciens (comme le cas du Maroc où les fabricants offrent beaucoup d’avantages aux officinaux pour les achats directs), d’implication dans la profession et la formation pharmaceutique et de communication avec le citoyen. Et pourquoi pas se décomplexer de la mentalité de la fusion et s’associer entre eux pour une stature plus importante et une vision plus sophistiquée et futuriste ».

Pour rester sur une vision logique et réelle

« Il faut juste avoir le courage de trouver et surtout d’appliquer les bons remèdes. Ce dont nous disposons et ce que nous avons comme compétences et capacités intellectuelles est extraordinaire et nous permet de garder cette place de référent dans le domaine médical et pharmaceutique par rapport à certains pays. Gardons ce capital humain, fructifions-le et avançons en pensant à l’avenir et surtout en l’anticipant car comme a dit Jacques Attali « Il faut prévoir l’avenir ».

E.K.L

 

 

 

 

 

 

 

 

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